À travers une entrevue avec des membres de Jalon, la Fabrique des Mobilités Québec explore la valeur de la bordure de rue à travers les données.

Fabrique des Mobilités Québec, un centre d’excellence en innovation ouverte pour la mobilité, cherche à mettre en valeur les différents cas d’usage de la bordure de rue développés à Montréal avec ses partenaires.

A cette occasion, Sébastien Turbot et Johanna Schwach ont eu le plaisir d’échanger avec Benjamin Dupont (Piétons Québec) et Antoine Sambin (Agence de mobilité durable), sur leurs travail passés chez Jalon, sur le concept de valeur de bordure de rue.

Enjeux et défis

Sébastien Turbot (ST): Quels sont les grands enjeux et défis en lien avec la bordure de rue à Montréal, dans le présent et dans le futur très proche ?

Benjamin Dupont : La bordure de rue est l’espace composé de la voie de stationnement et d’une partie du trottoir. Souvent ce n’est pas le corridor piéton, mais l’espace situé vraiment entre le stationnement et là où les gens marchent. Cet endroit est un peu sous-utilisé. Traditionnellement, il est utilisé pour l’entreposage d’un véhicule privé, parfois à des fins tarifées, parfois non. En 2016, 90% des places de stationnement n’étaient pas tarifées à Montréal, ce qui peut soulever des réflexions sur de meilleurs usages plus profitables pour l’ensemble des citoyens de la ville. Il y a aussi des enjeux de congestion et de cohabitation dans les rues de la métropole.

Antoine Sambin : Je vois deux enjeux. Le premier concerne l’actualisation de nos connaissances sur l’utilisation de la bordure, et le projet MobiClic va nous aider en nous permettant d’inventorier les utilisations de la bordure aujourd’hui et d’utiliser cette information. Le deuxième enjeu concerne l’usage, les usages et comment on arbitre. On s’est notamment interrogés sur la valeur de cette bordure. Que l’on soit dans un quartier commercial, résidentiel ou autre, l’usage et les valeurs qu’on lui attribue sont différents.

La perception de la bordure de rue en tant que citoyen

ST : Quelle perception de la bordure de rue ont les citoyens aujourd’hui? Sur quels points devraient-ils être plus sensibilisés? Quels sont les grands enjeux les concernant?

Antoine Sambin : Je ne suis pas sûr que les citoyens soient totalement conscients de l’enjeu, car la notion de bordure est encore assez floue pour eux: est-ce que ça comprend le trottoir, la case de stationnement, le bord? Par contre, dès qu’on installe des placottoirs ou que des cases de stationnement sont supprimées, tout de suite ça fait réagir, positivement ou négativement selon les personnes, mais c’est là que le citoyen s’aperçoit qu’il y a quand même un sacré espace dont il se sert tous les jours sans vraiment s’en rendre compte et dont il pourrait avoir un meilleur usage éventuellement.

Une bordure de rue sous tension?

ST : Historiquement, la bordure de rue était plutôt du stationnement. Mais avec les questions des pistes cyclables, de la logistique, des VTC, c’est en train de changer. Seriez-vous d’accord tous les deux pour dire qu’aujourd’hui, plus qu’il y a 3, 4, 5 ans, cette bordure de rue est « sous tension » ?

Benjamin Dupont : C’est évident. Comme on veut mettre la belle part aux transports durables, à la mobilité durable et active, il faut évidemment donner une part du gâteau à tout le monde. On a un espace limité et il faut justement voir quel élément va avoir le plus de valeur et être utilisé de la manière la plus optimale par les citoyens. Des citoyens essaient de s’approprier et de revitaliser cette bordure, comme Carré d’arbres. Je pense que ça vient à la fois des tendances de la Ville, mais aussi des tendances des citoyens.

Antoine Sambin : Les tendances créent des facteurs qui favorisent cette tension. Avec le développement des micro-mobilités, il y a des vélos en libre-service qui ont besoin de se stationner quelque part. Le développement du commerce en ligne fait que les livreurs ont besoin de plein de place. La pandémie actuelle fait que les restaurants, en été au moins, veulent installer des placottoirs pour étendre leurs terrasses et accueillir des citoyens. Il y a bien sûr les pistes cyclables… Tout ça fait que tout le monde prend conscience de cet espace et que tout le monde en veut. Donc la tension est clairement plus perceptible depuis au moins 3, 4 ans, peut-être un peu plus.

Stock à vélo

L’approche Jalon

ST : Comment est-ce que, par vos activités, vous participez à répondre à ces enjeux et à ces défis autour de la bordure de rive ?

Antoine Sambin : Le rôle de Jalon était vraiment d’animer, d’accompagner les réflexions et les expérimentations en lien avec la mobilité durable. Et Jalon se saisissait de ses propres sujets. À partir des constats évoqués précédemment, avant même de commencer à trouver les solutions, on s’est s’interrogé pour identifier la problématique: quels sont les enjeux, quels sont les problèmes? Et comme le rôle de Jalon est de partager tout ce qu’on fait, par la suite, on en a discuté avec les partenaires du monde académique, du monde communautaire, etc. C’est notre petite pierre à la contribution globale sur le sujet.

Les dimensions de la valeur de la bordure de rue

ST : Qu’entendez-vous par cette notion de valeur, par cette approche? Quels sont les indicateurs que vous avez développés? Quelle analyse et quels apprentissages avez-vous faits de cette réflexion autour de la valeur?

Benjamin Dupont : On peut parler de valeur monétaire tout de suite. Toute parcelle de terrain a une valeur, surtout en milieu dense comme la ville. Ce petit segment de trottoir vaut quelque chose. On pourrait en faire toutes sortes d’usages, et chaque élément qui est installé dessus peut apporter un bénéfice à la société parce que c’est un terrain public. Mais cette valeur-là profite-t-elle à tout le monde? Représente-t-elle des valeurs autant économiques que sociales ou environnementales? On peut essayer de rejoindre ces trois aspects. On est donc au-delà de la valeur monétaire, il s’agit aussi de valeur sociale et environnementale.

Antoine Sambin : Concrètement, on a d’abord fait un travail de structuration des différents usages de la valeur, qu’on a divisés en trois catégories. La première concerne tout ce qui est en lien avec la mobilité: des cases de stationnement pour vélos et pour voitures, un arrêt pour un taxi, pour un bus, etc.

La deuxième catégorie est plutôt autour de l’expérience, c’est-à-dire tout ce qui est source d’attractivité: un placottoir, mais aussi l’événementiel qui peut être sur la bordure, et aussi l’expérience au sens confort, comme un banc pour s’asseoir. Et une troisième catégorie qu’on a appelée « sécurité » qui contient tous les éléments indispensables sur la bordure: une borne-fontaine, un accès pompier, un lampadaire.

Ensuite, en face de chaque catégorie, on s’est demandé combien ça coûte, à la fois en termes de foncier mais aussi en termes d’équipements à installer, et combien ça rapporte en dollars mais aussi d’un point de vue social et d’un point de vue environnemental. Qu’est-ce qui est mieux d’un point de vue environnemental entre quelques arbres ou un carré de béton?

Et puis surtout, quels sont les bénéficiaires en face de ça? Est-ce plutôt le citoyen résident qui habite autour de cette zone-là ? Plutôt le citoyen en tant que citoyen visiteur qui vient dans cette zone-là pour rendre visite à des amis ou magasiner? Est-ce plutôt un commerçant ou une entreprise privée? Si on prend les livreurs, par exemple, il est intéressant de voir combien une case de livraison permet de livraisons par jour, combien de colis, quelle valeur ça représente. Est-ce la Ville, qui compte un certain nombre d’usages, comme faire s’arrêter des autobus, et offre l’espace public à ses citoyens?

On a donc essayé de construire une grande matrice et, en face de tout ça, de mettre des indicateurs. Et ça peut être un outil d’aide à la décision pour une ville qui réaménage une rue. Par exemple, si je suis en train de réaménager la Plaza Saint-Hubert, je me dis « Est-ce que je mets plus de cases de stationnement, plus de vélos, plus de bancs, plus de lumières? »

 

Bordure de rue et le service de livraison

La valeur sociale, un défi à mesurer

ST : Sur la valeur sociale plus spécifiquement, comment est-ce qu’on calcule la valeur sociale d’une place de stationnement par rapport à celle d’un arbre ou d’une borne-fontaine?

Antoine Sambin : Ce n’est clairement pas facile à quantifier. Un premier aspect serait déjà « À combien de personnes ça bénéficie? ». Une case de stationnement de voiture, on peut dire que c’est une voiture donc une personne. Si, à la place, on met 10 stationnements vélos, quelque part, ça sert 10 fois plus de personnes. Pareil pour un placottoir ou autre. Ensuite, il y a la contribution plutôt qualitative à un quartier: si on a des espaces qui permettent soit aux citoyens de s’approprier l’espace, soit à une association de créer un peu d’événementiel, c’est difficilement quantifiable, mais ça participe pleinement à l’attractivité et à la vie du quartier.

Benjamin Dupont : Pour mesurer cette valeur sociale, on peut créer des petits laboratoires en ville où tester des idées et sonder les citoyens: « La rue a-t-elle une meilleure ambiance? », « Que pensez-vous de cet élément-là sur la rue? » Il y a beaucoup de choses à exploiter à partir des réponses des visiteurs de cette rue-là, comme des sentiments positifs pour la rue, plus d’interactions sociales qui viennent d’un placottoir, d’un banc de parc. Ça pourrait être aussi plus d’incitatifs à adopter tel mode de transport. Ce sont des retours qualitatifs qui sont intéressants quand on regarde la valeur d’un élément qui peut être implanté.

ST : Quelles sont les implications concrètes et les bénéfices quantifiables d’une telle approche?

Antoine Sambin : Si ça nous permet d’avoir un jour un outil qui nous aide à arbitrer — et quand je dis « nous », de nouveau ce n’est pas forcément que la Ville, ça peut être les citoyens, ça peut être tous les niveaux, même des SDC —, à sélectionner, mais aussi à favoriser un consensus, sur lequel à la fois la Ville, les SDC, les citoyens pourraient s’appuyer afin de se mettre d’accord, pour moi, ça serait un livrable extraordinaire.

Une terrase sur la bordure de rue

Vision de futur

ST : Quelle est votre vision à 5-10 ans, de la bordure de rue ?

Antoine Sambin : Au-delà d’une bordure de rue où l’espace a été redistribué de manière plus équitable, plus durable, qui est la vision quand même assez partagée, à 5-10 ans, je dirais une bordure de rue qui est flexible, c’est-à-dire qu’il n’y a pas un usage attribué à ce mètre carré de surface mais plusieurs. Par exemple, le matin, il y a un livreur, à midi, c’est une case de stationnement voiture, le soir, ça devient une aire de jeux pour les enfants, et puis la nuit, c’est encore un autre usage. Ça serait quelque chose d’assez ambitieux mais qui, à 5-10 ans, me semble réaliste.

Benjamin Dupont : Si on peut passer d’une bordure mono-fonctionnelle à une bordure plurielle avec plusieurs usages étalés dans le temps et dans l’espace, je pense que ça sera profitable pour tout le monde. Ça peut créer un environnement public que les gens vont s’approprier et rendre comme chez eux. Un espace habitant.

Antoine Sambin : Et ça sera sans doute plus facile aussi dans la démarche. On ne sera pas en train de dire aux uns et aux autres « On vous supprime votre accès à cette bordure » mais plutôt « On partage l’accès à la bordure, donc parfois c’est pour vous, parfois, c’est pour d’autres » et il faudra trouver les bons équilibres.

L’expérimentation pour transformer la voie de rive

Vision vraiment inspirante de la bordure de rue de demain que nous voulons construire à partir d’aujourd’hui. Une voie de rive plurielle, dynamique, aux usages variés. Des points de vue très positifs et ambitieux. Notre véhicule pour rendre cela possible est l’expérimentation et à partir de là, s’appuyer sur les données comme guide pour déchiffrer où il est possible de générer le plus grand impact au profit de la vie citoyenne.

Si vous souhaitez collaborer avec nous sur les initiatives de bordure de rue, veuillez envoyer un courriel à communications@fabmobqc.ca.

À la prochaine!

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