L’équipe de la Fabrique des Mobilités Québec démarre une série d’entrevues dans le but de prendre conscience du parcours de la donnée, sa valeur, et de comprendre comment elle est utilisée à différentes fins.

Dans cette entrevue Sébastien Turbot et Johanna Schwach, membres de l’équipe Fabmob Québec, rencontrent Valérie Legris, Chef d’équipe Circulation-Stationnement de l’arrondissement Rosemont-La-Petite-Patrie, afin de connaître la première étape de ce parcours qui se positionne au niveau du service des stationnement.

Fabrique des Mobilités Québec, grâce au financement de Montréal en Commun, le volet de villes intelligentes piloté par le Laboratoire d’innovation urbaine de Montréal (LIUM), soutient des expérimentations de mobilité durable pour ouvrir de nouveaux horizons pour la bordure de rue.

Enjeux et défis

 

Sébastien: Quels sont, d’après vous, les grands enjeux et défis en lien avec la bordure de rue à Montréal?

 

Valérie: Le principal enjeu concerne le stationnement. D’abord, il y a beaucoup de travaux en rive, souvent des travaux d’urgence qu’on ne peut malheureusement pas planifier et pour lesquels on doit retirer du stationnement. Ensuite, on assiste, depuis plusieurs années, à une augmentation de l’utilisation des voitures, entraînant une hausse de la demande en stationnement, alors que, malheureusement, l’offre ne suit pas. Enfin, comme on prône le transport actif, il y a une augmentation des voies cyclables qui ont un impact direct sur l’apport en stationnement. Donc l’enjeu est de s’assurer d’être capables de partager le stationnement en fonction des différents besoins des demandeurs, autant les commerçants que les citoyens, les résidents. Le volet « stationnement » est un défi constant depuis plusieurs années, mais qui devient de plus en plus important.

 

Une logistique de stationnement différente

 

ST : D’après vous, la pandémie aura-t-elle affecté un peu cette conversation? Et si oui dans quel sens?

 

Valérie: Je dirais que oui. Avant la pandémie, il y avait toujours une rotation d’occupation dans le stationnement. Avec la pandémie, les gens télétravaillent et demeurent beaucoup plus chez eux, donc l’utilisation du stationnement en bordure de rue a changé: quelqu’un qui partait travailler le matin reste chez lui et requiert donc une place 100% de la journée. Ça joue beaucoup sur la demande et l’offre, et crée un petit déséquilibre sur ce qu’on peut offrir. Alors oui, c’est une bonne chose parce qu’il y a moins d’utilisation de véhicules et peut-être plus de transport actif, mais au final, il y a une logistique au niveau du stationnement qui a changé.

 

Un arrondissement polyvalent

 

ST : Pouvez-vous nous dresser le portrait du stationnement à Rosemont? Est-ce un arrondissement atypique ou plutôt un arrondissement qui fait face à peu près aux mêmes enjeux et aux mêmes volumes de rue/hors rue, commercial/résidentiel que les autres?

 

Valérie: Rosemont est un peu entre les deux. Il possède certaines caractéristiques d’un arrondissement central, et d’autres d’un arrondissement avec moins de densité, ce qui fait que le territoire est diversifié. On y trouve des secteurs plus densifiés, avec une grande demande en stationnements en raison de générateurs de déplacements forts. Et à l’autre extrême, on trouve beaucoup de secteurs où le stationnement est toujours disponible, il y a même des stationnements privés qui sont aménagés. Le corps de bâti change à travers le territoire, donc Rosemont est ce qu’on pourrait appeler un arrondissement polyvalent: par certains aspects, il est comparable à Ville-Marie, par d’autres, il est comparable à Mercier-Hochelaga. Donc on s’ajuste et on tente d’adapter le plus possible le stationnement aux besoins des gens.

Stock à vélo

Signalec

 

ST : Pouvez-vous nous raconter concrètement le processus de collecte de la donnée, nous parler de l’outil qu’est Signalec, comment il marche, comment fonctionnez vous avec vos équipes?

 

Valérie: Mon équipe s’assure de mettre à jour l’information dans le système Signalec, qui est SIG Montréal, un logiciel qu’utilise toute la Ville de Montréal ou presque (il y a peut-être quelques arrondissements qui ne l’utilisent pas). Ce logiciel nous permet de comptabiliser la signalisation sur la chaussée: les feux de circulation, les poteaux de signalisation, etc. Il nous permet aussi d’avoir des couches sur tout ce qui est mobilier de la Ville, comme les bornes-fontaines, les arbres, etc. Avec Signalec, on voit vraiment beaucoup d’éléments qui nous aident à analyser au niveau technique, à réaménager ou à avoir des solutions en apaisement.

 

Lorsqu’on prend la décision de changer une réglementation en stationnement pour un projet, pour les travaux publics par exemple, dans un premier temps, on fait une visite terrain afin de vérifier si le système reflète la réalité. C’est le premier geste à faire, car évidemment, la signalisation est évolutive. Il y a beaucoup de joueurs qui, à travers la Ville, interviennent sur la signalisation. Mais chaque arrondissement est maître d’œuvre, ça veut donc dire que seuls les employés de l’arrondissement peuvent venir changer la signalisation et la réglementation. Il arrive qu’on ait une donnée dans le système qui n’est pas tout à fait la même sur le terrain. Donc on s’assure de faire une mise à jour.

 

Une fois ça fait, on apporte les modifications souhaitées aux membres de l’équipe de signalisation située à Rosemont, qui effectuent les opérations sur le terrain. Par exemple, dans une rue, si on décide de changer le jour et l’heure de l’entretien de la rue, on va dire au système: il y a 3-4 poteaux sur le côté Est, sur chacun des poteaux situés approximativement devant telle adresse, on va faire telle modification. Les adresses sont toujours approximatives, mais quand on fait une mise à jour, on s’assure que le poteau est visuellement au même endroit sur la carte. C’est géoréférencé, mais on n’a pas les outils en arrondissement pour venir confirmer que c’est là. On s’assure cependant que c’est le plus près possible de ce que le logiciel nous donne.

 

En stationnement, habituellement, les actions sont prises au quotidien, car il y a beaucoup de changements: un ajout de stationnement pour personnes à mobilité réduite, une modification pour une zone de livraison, mais aussi les changements qu’apporte chaque personne de l’équipe de circulation. Ça peut juste être un entretien de panneau s’il est désuet, pas visible. On amène le changement. Il y a beaucoup d’étapes, mais l’objectif est toujours de mettre à jour la donnée, les données dans le logiciel qu’on utilise tous les jours.

 

Défis de la collecte de données – Signalec et Agir

 

ST: Quels sont les défis et les freins que vos équipes et vous voyez par rapport à l’outil Signalec?

 

Valérie: Signalec est un bel outil, qu’on utilise depuis toujours, mais il a besoin d’amour, il a besoin de s’optimiser. Par exemple, la plupart des codes de panneaux utilisés dans Signalec ne sont pas les mêmes que ceux donnés par le ministère des Transports… Si on avait pu prendre les mêmes codes, ça aurait permis une gestion beaucoup plus simplifiée. Souvent, aussi, on trouve une liste de panneaux qui ne devraient plus être là parce qu’ils ne les ont plus en stock… On fait avec la façon dont ça a été créé, mais il y a une mise à jour importante qui devrait être faite au niveau de la façon dont le logiciel est monté en soi. Également, toutes les minutes, les rapports de gestion que le programme fournit sont très complexes, ce n’est pas user-friendly.

 

Et depuis la création d’AGIR, le plus gros frein est l’intégration de Signalec à AGIR. AGIR est un nouveau logiciel pour l’émission de permis. C’est un super outil qui contient une interface hyper réaliste, on voit vraiment la division des voies, les pistes cyclables, etc., et qui est très intéressant sur la gestion et l’analyse des demandes d’entrave. Mais l’intégration de la signalisation dans AGIR a été plus ou moins faite, donc aujourd’hui, les agents sont obligés d’ouvrir AGIR et d’ouvrir SIG Montréal qui contient Signalec, on a comme deux plateformes séparées. Et, à mon sens, la couche de signalisation Signalec aurait pu s’intégrer à AGIR, afin que l’information que reçoit l’agent pour pouvoir faire son travail d’analyse soit uniforme. Je sais que l’équipe AGIR travaille très fort sur l’optimisation du logiciel, c’est peut-être juste une question de temps.

 

Ouvrir les données, mais de quelle manière ?

 

ST : Comment percevez-vous la question de l’ouverture des données, notamment par rapport aux données Signalec? Quels bénéfices voyez-vous à la possibilité de mieux partager, de rendre ouvertes ces données Signalec?

 

Valérie: Pour le citoyen, l’ouverture des données est une bonne chose, car c’est de l’information qui peut lui être pertinente. En revanche, je m’interroge sur la façon dont l’information lui est livrée. C’est quand même encore complexe d’aller chercher de l’information compréhensible, il faudrait la rendre plus lisible.

 

Ce que je trouverais vraiment intéressant dans le concept de bordure de rue, ce serait de dire au citoyen où il reste de la place pour se stationner. Il faudrait lui donner une réponse rapide et claire, une image de panneau serait plus facile à comprendre pour lui que juste une espèce de donnée Excel listée.

 

Il y a d’autres informations qu’on essaie de donner aux citoyens. Par exemple, les travaux: Info Travaux et d’autres sites leur permettent de savoir s’il y a des travaux. Mais ce qui serait fort intéressant, c’est que, quand il y a des travaux, il y ait une donnée qu’on pourrait fournir aux citoyens afin qu’ils sachent ce qui se passe sur ces rues. Les travaux représentent l’enjeu premier car c’est ce qui gêne le stationnement. Souvent, on se retrouve avec des stationnements interdits mais il n’y a aucun travail, le citoyen ne comprend pas, il nous appelle pour savoir, et parfois, même nous, on ne sait pas. C’est quand même assez incroyable: on travaille, on coordonne, on planifie les travaux sur notre territoire et on se retrouve dans des situations où on n’a pas de réponse à fournir aux citoyens! Donc on essaie, nous, à l’interne, de trouver des façons de mieux informer le citoyen, c’est notre cheval de bataille.

 

Pour nous, gestionnaires du stationnement, les données ouvertes de la bordure de rue pourraient nous permettre d’envisager un outil technologique, un système, pour mieux documenter l’utilisation du stationnement et fournir l’information à distance. Mais il n’y a pas mieux que quelqu’un qui sillonne les rues et qui connaît son territoire. Notre expérience et notre connaissance du territoire font qu’on est capables d’avoir l’heure juste sur la situation. Mais là encore, c’est des ressources humaines, c’est du temps.

Bordure de rue en hiver

S’adapter aux nouvelles réalités

 

ST : Pourrait-on dire qu’avec la pandémie, plus que jamais, le résident montréalais a pris conscience de cet enjeu de stationnement?

 

Valérie: Absolument. Le citoyen prend encore plus conscience du problème de stationnement, parce qu’avec la pandémie, il est pogné chez lui. Il se rend compte que, finalement, il manque de place parce qu’il faut qu’il change son auto de bord. Et c’est là qu’on prend le pouls de la situation réelle. Ça a été un bienfait parce qu’on a mis au grand jour le problème, beaucoup plus que dans les années passées, et constaté qu’on a un besoin.

 

Il y a eu beaucoup d’implantations de transport actif, on est encore dans la transition écologique, on veut promouvoir la réduction des gaz à effet de serre, donc il y a eu du bon dans tout ça. Mais la réglementation de stationnement ne change pas parce qu’il y a une pandémie. L’entretien des rues a continué. Donc les gens ont dû s’adapter. Beaucoup de gens se sont plaint: « Je dois travailler de chez moi, je n’ai pas le temps de changer mon auto de bord. Et vous, arrêtez de faire l’entretien ». Mais on ne peut pas! On ne peut pas arrêter de suivre nos opérations parce que vous faites du télétravail.

 

Autre exemple, dans certains secteurs, l’année passée, des panneaux ont été masqués pour aider les gens, dans le contexte du télétravail, à éviter d’appliquer la réglementation. On s’est donc interrogé sur notre capacité à aider: on peut aider, oui, mais jusqu’à quel point? Il y a quand même des opérations à maintenir. On comprend la situation, mais on a ressenti la pression.

 

Vision de futur

 

ST : Comment voyez-vous la bordure de rue dans 5 ou 15 ans ?

 

Valérie: Je me vois utiliser une application qui me permettra de savoir exactement ce qui se passe. On aura toutes les informations. Il n’y aura pas 56 millions de questions, le citoyen va avoir une information et va savoir s’il est capable de se stationner ou pas. Et pas nécessairement parce qu’il a une voiture. Ça peut être aussi tout ce qui concerne les rues piétonnes lors des festivals, tous les stationnements vélos. La bordure de rue sert plus qu’à du stationnement, il y a des terrasses, des aménagements… il y a un paquet d’utilisations de la bordure de rue autres que le stationnement. Donc ultimement, on doit ouvrir les horizons sur non pas juste la signalisation mais également ce qui se passe dans chacun des arrondissements, pour mieux informer le citoyen.

 

Plus qu’une place de stationnement

 

Comme vous pouvez le voir, la bordure de rue est plus qu’un simple espace de stationnement. Pour cette raison, l’expérimentation doit servir de levier pour redynamiser cet espace en fonction des besoins actuels des citoyens, tant ceux qui se déplacent en voiture qu’en modes de transport actifs ou collectifs.

 

Nos remerciements à Valérie pour nous avoir fait part de ses impressions sur la bordure de rue.

 

À la prochaine!

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