La démocratisation d’une mobilité plus durable et le déploiement d’alternatives à l’auto-solo sont essentiels pour réduire l’empreinte écologique du transport et répondre aux enjeux des changements climatiques. En ce sens, de nombreuses villes cherchent à encourager et déployer des nouvelles formes de mobilités : mobilités partagées ou actives, véhicules électriques, cyclo-logistique, etc.

Par Johanna Schwach, Conseillère stratégique mobilité durable chez Coop Carbone

Courtisée de toute part, la bordure de rue est questionnée par les nouvelles mobilités

Support de ce foisonnement d’innovation en mobilité, un espace est de plus en plus au centre des attentions : la bordure de rue.  Cet espace entre la chaussée et le trottoir, est le lieu de matérialisation de nombreux usages liés à la mobilité (e-commerce, VTC, pistes cyclables, véhicules électriques, etc). Ces nouveaux usages s’accompagnent de nouveaux équipements (bornes de service, arceaux, etc.) et de nouvelles fonctions (dépose/ramassage). Ce sont autant de réseaux, gestionnaires, réglementations et administrations qui cohabitent. La bordure de rue voit sa vocation traditionnelle d’espace de stationnement remise en question par ces usages « concurrents ».

Cette complexité vient également questionner l’accès et la gestion de cet espace urbain vu essentiellement comme un bien commun public et “gratuit”. Se saisir de cette mise en valeur de la bordure de rue représente donc un levier d’action pour discuter les politiques réglementaires, sociales, environnementales, économiques et urbaines de cet espace. Les villes ont alors un rôle à jouer pour orienter, accompagner et encourager l’utilisation de ce “commun” afin qu’il supporte une politique de mobilité durable. 

S’appuyer sur les données ouvertes pour accompagner les nouveaux usages de la bordure de rue

Les données ouvertes sont un des leviers pour répondre aux évolutions des usages de la bordure de rue. En effet, le design et la destination traditionnels des rues, du mobilier urbain et des règles d’usage montrent leurs limites. A Montréal particulièrement l’accumulation de signalisations rend complexe la lecture de l’espace. La numérisation de la bordure de rue permet d’intégrer cette multitude d’informations.

Avec de nouveaux outils numériques, les gestionnaires publics peuvent décider de comment, quand, et à qui affecter cet espace. On accède en tout temps à la réglementation applicable : peut-on se stationner, combien de temps et à quel tarif ? Ce qui permet de mettre en place, entre autres, une gestion et une tarification dynamique du stationnement. Permettre de créer des services numériques performants pour une gestion dynamique de la bordure de rue est un support incontournable pour intégrer la mobilité durable dans nos pratiques quotidiennes.

Par exemple, un automobiliste qui passe en moyenne dix minutes à chercher une place de stationnement pourra planifier plus efficacement son déplacement en allant directement à l’endroit où il y a une place de stationnement autorisée. Il réduira alors son impact sur la congestion et à la pollution atmosphérique. En intégrant le stationnement dans sa planification de trajet, il pourra même questionner le mode qu’il choisit et se tourner vers un autre mode de transport plus efficace. De même, une entreprise de livraison pourra éviter la congestion et les infractions liées aux stationnements en double file en guidant ses livreurs vers un stationnement autorisé. Cependant, la constitution de ces bases de données n’est pas sans défis. Les différentes données de la bordure de rue sont collectées et stockées par de nombreux acteurs et il y a beaucoup de travail à faire pour numériser, agréger, et rendre interopérables ces données.

 

Le travail de numérisation de la bordure de rue met en avant un certain nombre de bloquants

Ces données, progressivement rendues disponibles permettent de mieux comprendre les usages (actuels et futurs) de la bordure de rue. Elles donnent à voir les acteurs et les interactions présentes et questionnent une gestion inadéquate (réglementation, infrastructure, outil de gestion, droit d’usage, rôle des gestionnaires…) de cet espace. Ainsi, la somme de données produite permet de développer et d’imaginer des solutions numériques tant pour le citoyen que pour les gestionnaires. L’accès actuel encore restreint ou méconnu à ces données continue de freiner les actions possibles pour réguler cet espace.

Pour les citoyens et les entreprises qui produisent une partie des données, la culture de l’ouverture des données n’est pas forcément une  évidence. Beaucoup considèrent leurs données comme sensibles et privées. Et même pour ceux qui souhaitent en partager une partie, il n’est pas toujours évident de savoir par où commencer (législations, cybersécurité, format de données etc.). C’est un chantier d’envergure qui n’est pas priorisé dans les modèles d’affaires. Quant aux villes qui poussent pour une politique de données ouvertes, elles n’ont pas toujours les ressources associées à des besoins grandissant. Même si elles produisent un certain nombre de ces données, les rendre accessibles mais surtout “utiles” est un processus long et coûteux. Penser les données, de leur production à leurs usages possibles est un cheminement essentiel pour optimiser leur ouverture.

 

Expérimenter et collaborer pour développer de bonnes pratiques

L’approche par l’expérimentation permet d’aborder sans attendre une nouvelle gestion de la bordure de rue. En réponse au Défi des villes intelligentes, La Fabrique des mobilités Québec, mène plusieurs expérimentations avec l’écosystème. Notamment dans le cadre du “Pôle de données en mobilité” de Montréal en commun. La fabrique des mobilités teste une approche participative de collecte et de partage des données de stationnement grâce à une application développée avec Jalon. Cette initiative est menée en partenariat avec le CRE Mtl.

Une autre expérimentation en cours porte sur les outils de visualisation de la bordure de rue et sur l’appétence des citoyens pour l’accès aux données sur les règles de stationnement. Il s’agit d’une carte permettant de visualiser les droits de stationnement hébergée par la SdC de la Plaza St-Hubert sur son site internet. C’est un premier cas d’usage intégrant les données ouvertes, parcomètres et stationnement gratuit gérés par la ville de Montréal, démontrant le fort potentiel qu’offre la numérisation des données de la voie de rive.

D’autres apprentissages et projets se construisent autour des échanges avec l’arrondissement de Rosemont la Petite Patrie et du LIUM autour de la fiabilité, de la mise à jour et de l’accessibilité des données sur le stationnement.

Trouver des cas d’usage et créer des communs numériques à partir des données ouvertes est le meilleur moyen de démontrer leur valeur, créant un cercle vertueux. Montréal a la chance de compter sur un écosystème riche, reflet d’un intérêt croissant pour les solutions numériques citoyennes : une aubaine pour développer les nouveaux usages de la bordure de rue.

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